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Date de création : 23.01.2012
Dernière mise à jour :
23.01.2012
29 articles
Le deuxième grand rituel de la journée c’est le petit déjeuner, servi vers 08h00. Café, café au lait, chocolat, beurre, confiture, crème de marrons, jus d’orange. Je dois en oublier. Mais là aussi, c’est un petit peu à la tête du client et selon les désidératas de la serveuse. Pour certaines, intransigeantes, la déclaration fuse :
une confiture c’est une confiture et pas deux.
Pour d’autres, cela ne pose pas de problème, demandez, vous êtes servis. Ajoutons que certains patients, plus anciens, sont parfois mieux lotis.
Le réfectoire possède cinq grandes tables de quatre places chacune. Je fais rapidement le tour du propriétaire. Manquent les handicapés. Ils arrivent un à un poussé par l’infirmier qui simule un rallye. Je reconnais ainsi Marie-Thérèse, avachie comme de coutume dans son fauteuil roulant. Elle me tend la main :
- bonjour, Julien !
Je réponds à son geste par un mot gentil. A côté d’elle se trouve Madame Charlot qui présente la particularité de voir des nains courir sous sa chaise. Madame Binet complète la table. Elle semble ailleurs, ne parle pas. Il faudra du temps pour que je l’entende prononcer quelques mots.
A la table voisine est déjà installé Roger, un vieil homme timide qui se jette sur la nourriture comme un mort de faim. Le meilleur est à venir. Poussée dans une grande chaise bleue à laquelle elle est harnachée, voici Marie, polyhandicapée. La première impression qu’elle inspire est le rejet. Son visage disgracieux n’est pas fait pour arranger les choses. Elle a les traits de ces poupées en plastique, à la mâchoire mobile, que l’on fabriquait autrefois. Sa spécialité : les crises d’hystéries pendant lesquelles elle se met à hurler d’une voie stridente qui traverse les murs du bâtiment. Cela peut la prendre à n’importe quel moment, pour une bonne ou une mauvaise raison, le plus malheureux c’est que l’on ne le sait jamais. Avec elle, les rares moments de répit sont quand elle mange et quand elle dort. Une chose est sûre, c’est qu’elle souffre. Elle ressent les choses et elle est consciente de son état, cela n’est pas évident au premier abord mais l’avenir me le confirmera. La pauvre fille se mutile en se cognant la tête et les bras et elle est recouverte d’un nombre impressionnant de pansements. Pour éviter cela, ses bras sont harnachés au moyen de sangles scratchées qui les immobilisent en les fixant aux accoudoirs. Lors de ma première hospitalisation, j’étais à une chambre de la sienne et je peux vous dire que j’en ai bavé. Je me souviens notamment de cette nuit où je sursautai à 03h00 du matin en entendant ses hurlements. Mon dos me lançait, impossible de rester au lit. En désespoir de cause, je décidais de me réfugier dans le réfectoire pour m’assoupir sur une chaise, dans le calme.
Les tables sont mises depuis belle lurette et le chariot regroupe les victuailles prêtes à être distribuées. Les serveuses, secondées parfois par un infirmier, se partagent le travail. A toi le café, café au lait et chocolat, à moi le reste. Table après table, chaque patient à droit à ce dont il aspire dans la mesure, bien sûr, où cela entre dans le règlement. Il faut reconnaître qu’à Périgny, le petit déjeuner est copieux et que, plus globalement, les repas servis sont d’assez bonne qualité, quoique peu variés.
Je partage ma table avec Annabelle, une petite boule toute rousse qui se jette sur le pain comme la misère sur les pauvres, Frankie qui a la couleur du niçois, les yeux bleus et jaunes du niçois, les Levis 501 et autres tenues à la mode du Niçois mais qui vient, lui, de Clermont-Ferrand. Lorsqu’Annabelle se sert, il n’a de cesse de veiller sur la corbeille de pain comme le ferait un molosse sur l’entrée de la maison. Lorsque tout le monde a été servi, il convient d’attendre quelque peu et là, chaque jour que dieu fait, il ne manque jamais une voix pour réclamer :
- Madame, je peux avoir un second café ?
Annabelle est entrée en action. La sempiternelle réponse arrive :
- Après les traitements, tous les matins on vous le répète.
Soyez-en sûr, le lendemain sera posée la même question. Histoire d’habitude ! « Mon petit crapeau » comme je l’ai gentiment surnommée subit, un peu trop à mon goût, les affres d’un traitement qui la laisse souvent sur le tarmac. Les gouttes qu’elle prend à chaque repas ont pour effet de la plonger dans un état léthargique après quelques minutes, c’est un véritable shoot qui lui est prescrit et je ne manquerais pas de le signaler aux infirmiers qui n’en ont cure. Essayez de taper une partie de petits chevaux avec elle, elle vous a vite abandonné pour un plongeon dans le grand noir.
Le grand Sergio complète l’équipe. Il est installé à ma droite et m’a pris en affection. De taille imposante, il est toujours vêtu d’un tee-shirt kaki, d’un pantalon et de chaussures de combat. Sa tête moustachue est inoubliable avec son regard futé, son long nez à la croquignol, je suis sûr qu’il ferait un malheur dans ce rôle au cinéma. Il m’a pris en affection et me promet à chaque repas :
- Toi tu es gentil ! Je te donnerai mille milliard et nous irons dans ma maison sur Mars.
On ne peut pas dire que dans son délire, il souffre d’un manque de générosité.
Du bout du couloir surgit peu à peu un bruit de ferraille grinçante et de verres entrechoqués, c’est le chariot qui renferme le précieux sésame matinal, la ronde des médicaments, tiré par l’infirmier responsable de la distribution. Chaque boîte est soigneusement étiquetée du nom d’un patient, le tout par ordre alphabétique, chacune comprenant quatre compartiments, un par repas. Au-dessus du chariot sont alignés les verres, eux aussi étiquetés et dans lesquels ont été savamment comptabilisés au goutte-à-goutte les traitements liquides qui, croyez-en mon expérience, ne sont pas les plus anodins. La distribution s’effectue table par table, dans un ordre immuable, en veillant à ce que les cachets soient bien pris devant les yeux aiguisés du soignant auxquels rien n’échappe. J’ai croisé la route d’un type qui recrachait dans sa serviette, il avait fini par se faire prendre en flagrant délit. A malin, malin et demi !
Il faut savoir qu’il existe dans toute institution de soins une règle d’or à laquelle on ne saurait déroger : le chariot de médicaments ne peut être laissé sans surveillance, on n’est jamais assez prudent et ce sont sûrement quelques expériences malheureuses de patients se jetant sur les traitements comme des morts de faim qui ont imposées ces règles. Une fois, lors d’une précédente hospitalisation, l’infirmier s’était trompé et avait donné par mégarde le traitement d’un type de 1m90, fou furieux et gavé de barbituriques à une vieille dame en fauteuil roulant qui n’en demandait pas tant, l’histoire s’était réglée aux urgences de Lens par un vigoureux lavage d’estomac et une peur bleue pour l’infirmier en faute. Le fou furieux en question, c’est le grand Sergio.
Pour clore le petit déjeuner, on ressert un café sec ou au lait mais rien d’autre. C’est la règle !
De nouveau les portes sont ouvertes, les briquets chauffent. Il faut bien comprendre que la cigarette, si elle nuit à la santé, ne nuit pas aux rapports humains. Elle constitue un passeport pour un moment d’échange, de partage où se nouent les discussions et les amitiés. Les autres, souvent âgés, parfois grabataires ne quittent pas leur place. Ils ont eu leur douche, leur petit-déjeuner, la seule chose qu’ils peuvent entrevoir maintenant est le repas de midi qui, avec celui du soir, viendront marquer les grandes étapes d’une journée sans espoir, sans piment, sans sourire, une journée sordide. Certains n’ont même plus la force de se tenir droit. Emmaillotés dans des couches culottes, ils sont réduits aux rangs d’objets à qui l’on sert de la bouillie comme nourriture et que l’on décrotte selon le bon vouloir de chacun. Pourtant chacune de ces personnes représente une histoire, un vécu. Peut-être ont-ils des enfants, des petits enfants. Combien sont visités dans ces mouroirs et combien définitivement abandonnés à leur triste sort. Les laissés pour compte du monde moderne n’ont plus droit à rien, bien heureux que l’on les laisse en vie et encore, pas toujours.
Bien sûr, les soignants autant qu’ils le peuvent essaient de leur consacrer un peu de temps mais celui-ci manque souvent cruellement. Il faut bien avouer qu’avec certains tout dialogue est impossible. A la table voisine, Lionel en est l’illustration incarnée. Lorsque cela le prend, il se lance dans un monologue sans fin où s’enchaînent des mots que lui seul est à même de comprendre. Au début, je lui fais répéter, une fois, puis deux. Patiemment, je me rapproche en tendant l’oreille et en désespoir de cause, je renonce. Je me contente de lui dire une fois « oui », la fois d’après « non ». J’aimerai tant pouvoir discuter avec lui, échanger. Mais c’est peine perdue. Il est dans son monde et l’essentiel, après tout c’est qu’il puisse encore s’exprimer. Nul doute cependant qu’il se comprend. Lionel est plutôt râblé. Il a de grandes oreilles auxquelles s’accrochent une paire de lunettes noires. J’adore voir sa mine réjouie lorsque je raconte une histoire salace, il les comprend très bien. Il se met alors à rigoler en ouvrant une large bouche édentée. Ce qui me frappe chez lui, c’est qu’il penche à gauche, il n’est d’ailleurs pas le seul. Plus tard, je comprendrais qu’au lieu de poser son bras sur l’accoudoir comme tout un chacun, lui, s’appuie dans le vide. C’est sa façon de se tenir à table et n’essayez pas d’y changer quelque chose, ce serait peine perdue. Un jour où j’essaye vainement de lui expliquer comment faire pour pouvoir se tenir droit, j’ai droit à une réflexion d’Annick :
- Occupez-vous de vous Monsieur Lévine !
Tout est dit.
La matinée est bien entamée, Giro placé à la gauche de Lionel avec deux autres malades n’est visiblement pas en bonne santé. Il porte bien la cinquantaine et a le dos voûté d’un vieux de quatre-vingt-dix ans. Une paire de lunettes crasseuses, ce qui ne le gêne pas plus que cela, abritant un regard quelque peu globuleux. Il ne lui reste que quelques dents qui lui permettent encore d’échapper à la bouillie et sa propension à baver lui fait arborer fièrement une bavette qu’il traîne sur lui du matin au soir. Il ira même un jour se présenter dans le bureau du docteur dans cet accoutrement. En le voyant entrer comme cela, un fou rire s’emparera de moi que je ne pourrais réfréner malgré les vives douleurs qui m’assaillirent les reins.
Après chaque repas, Giro rejoint la salle de télévision, change de chaîne ou pas et puis, doucement, part pour une séance de somnolence, assis sur son oreiller, jusqu’à l’heure du repas suivant. Il ne paye pas de mine mais il est loin d’être bête, possède une bonne dose d’humour et a droit à des séances sous oxygène. Courageux, il sait garder le sourire malgré le sort contraire qui le poursuit. Un jour Patrick, un autre convive lui demande s’il a déjà fait l’amour. Il lui répond que oui, une fois. Est-ce vrai ou pas ? Nul ne le saura jamais, j’espère pourtant que ce moment, s’il s’avère véridique, est suffisamment ancré dans sa mémoire afin qu’il puisse en jouir encore et encore.
Giro et Patrick, ces deux là forment la paire. Ils n’en manquent pas une pour se titiller. Il faut dire que Giro après le repas, c’est l’Armée Napoléonienne après la Bérézina. Lorsqu’il a avalé ces dix tartines de confiture et de miel, il en reste autant sur la nappe que de sang sur un champ après la bataille. Tous les matins c’est le même refrain, Patrick arrive immanquablement à la dernière minute au petit déjeuner pour trouver la panière vidée par Giro qui a entouré son bol par une muraille infranchissable de tartines et cela a le don de l’exaspérer. Alors pour se venger, il n’a pas trouvé de superlatif plus cassant que « Gros Porc » ou « Fumier de lapin ». Jean s’en bat comme de l’an quarante, du moment qu’il a son :
- Un tilleul, non deux tilleuls !
Comme il s’acharne à le répéter chaque matin, le reste ne le touche guère.
Patrick est enfermé depuis vingt-sept mois. Un soir bien arrosé, il a sorti le fusil et en a fait usage. Après un an de prison, il a été envoyé en psychiatrie où il ronge son frein. Depuis un an, il a arrêté de fumer et immanquablement après chaque repas, il fait ses trois tours en plein air. Mais il reste sous le contrôle de la justice et en surveillance rapprochée à l’hôpital où il ne peut sortir dans le parc sans la présence d’un infirmier. Il a la télévision dans sa chambre et, lorsqu’il a avalé ses trois tours, il s’en retourne dans son lit pour s’allonger et rêver sûrement à des jours meilleurs. Il a obtenu finalement un non-lieu pour son affaire mais doit passer devant des experts psychiatres pour espérer être relâché. « Drôle de justice ! », je l’avais dis une fois aux assises et bien je le redis.
C’est un garçon sympathique, toujours souriant et d’humeur égale malgré ses déboires. Il mesure de son aveu 1m68. Solidement charpenté, il aurait sûrement fait un excellent bûcheron. Sur sa grosse tête ronde et joviale ne subsiste qu’une couronne de cheveux noirs sur les côtés et la nuque, le reste de son crâne est désespérément chauve. Encore un coup du sort ! Pour le reste, par ailleurs, il est poilu comme un singe. Mais je crois savoir que la calvitie est souvent une marque de virilité, une histoire d’hormones. Je l’ai amicalement surnommé « My Little Monkey ».